Anouk De Clercq

– Building –

02.12.2020 – 31.12.2020

HD | 2003 | 12 min

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LE MICROCINÉMA AU TEMPS DE LA COVID-19

Cet événement est présenté en ligne en raison des restrictions imposées relatives aux déplacements et aux rassemblements publics.
Pour une durée limitée, la lumière collective présente à chaque semaine le film d’un artiste accompagné d’un texte de commande.

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Présenté par
en collaboration avec
Mathieu Li-Goyette
Quand le Ça va mal en allant: Sur Building d’Anouk de Clercq

Ça va bien aller Ça va bien aller Ça va bien aller Ça va bien aller

L’imaginaire d’ici a accouché d’un mantra orwellien, devenu centre du monde après que celui-ci se soit immobilisé, un nouvel astre à sept couleurs pour éclairer les fenêtres, les vitrines comme les pare-brise ; la transparence a renoué avec ses attributs cachés de barrière : on ne bouge plus, mais ça va bien aller, ou, du moins, cette fenêtre ira bien en n’allant nulle part.

Rapidement, peut-être trop, on a feint l’immobilisation pour mieux recommencer à bouger, à dos de Ça va bien aller, trottant sur les espaces, glissant sur les surfaces commodifiées d’hydroalcoolisme. L’aseptisation rendue agréable s’enjoint à l’erre d’aller du venir, à l’inexorable gravité de l’adjonction parentalisante qui garantit le bien-être au futur.

Une puissante infrastructure de présentisme affectif à la va-nous-pousse-t-elle ? installe ses poutrelles psychiques pendant que l’armature matérielle observe impassiblement, que l’architecture en omniprésence n’a cessé d’être immobile, ce socle indifférent à la panique, se laissant décorer d’égotisme nord-américain, plus tard se faisant exploser malgré la colère collective à Beyrouth. On ne sait pas quelle théorie de la ruine imagineraient les bâtiments dans leur indifférence tacite à l’humain.

Entre temps, personne n’a demandé aux fenêtres si elles étaient contentes d’être brisées au nom de George Floyd et des autres. Leur réponse est partout sur les murs : toutes les vitres du monde veulent bien être brisées si c’est pour sauver la Vie dont le miroitement seul rend belle la transparence. Même les immeubles rêvent au désinvestissement de la police et au réinvestissement dans le socius.

Ainsi, le bâtiment n’a peut-être jamais autant réaffirmé son immobilisme que lors de la dernière année, rappelant à la mémoire et à l’esprit que sa fixité n’est que la surface de contact entre un plan de calcul plié dans le béton et nos contacts saccadés d’isolements volontaires et de sorties publicisées.

Le bâti est peut-être la dernière figure inaliénable de l’esthétique qui soit encore pétrie dans l’espérance des surréalistes pour un art pur. Car le bâti ne cesse de se purifier — sans alcool, il faut le dire —, de se montrer dans sa vocation stabiliste et structurante qui lui est innée. Il est là, inflexible aux dangers biologiques qui minent actuellement la normalité. Il regarde glisser sur lui les déclinaisons de la lumière et des saisons comme un projecteur ouvert à toutes les surfaces.

L’infléchissement du bâti fait son cadre, sa forme encombrante qui se spatialise à partir de sa silhouette. Les deux tours gémellaires de New York, une droite comme ligne de fuite pour soutenir l’écran-monde, une lumière d’astre qui tourne autour, un cinéma qui s’installe sans caméra parce qu’il est maintenant aussi important de savoir voir en lumière calculée qu’en lumière naturelle. Aussi important de visiter des immeubles en vrai que d’en visiter les modélisations pour voir la vie propre à leur Idée, leur inconscient, peut-être pour mieux comprendre leur immortalité.

La bipolarité du noir et du blanc chasse le gris dans un art numérique à vocation mécaniste, par un glissement de lumière dans l’architectonique qui bat son rythme, par une exécution qui joint l’intentionnalité au calculé. Le bâti a toujours été prêt pour la fin de l’Histoire, il a toujours su qu’il pourrait continuer à faire tourner autour de lui de la beauté, qu’on ne se lasserait pas des angles comme on se lasserait des images.

Autant le bâtiment appelle-t-il au mystère de ce qu’il recèle, qu’il se contente des devinettes de son extérieur. Il entretient l’asymétrie entre l’habitation et l’habitant, ce qui lui fait porter sur son dos bien plus de choses qu’on ne lui en attribue habituellement.

C’est pourquoi il se comporte si bien dans la simulation d’une répétition numérique, dépouillée de toute nature, laissée à l’interpénétration binaire de la lumière et de l’obscurité, car il est un révélateur des courbes de gravitation qui l’entourent. Le bâti subit les désirs organistes de son entourage en même temps qu’il incarne en puissance la passivité absolue que Žižek disait être le fantasme forclos de notre conscience de sujets autocentrés ; ce qui entoure le bâti, ce qui l’use en devient la jouissance, balisant de petits déserts dans le grand désert du réel.

Petits déserts qu’un Ça va bien aller confond dans un tout de sable à parc, à mesure que le bricolage s’institutionnalise en autocollant et en décalque de voiture, que la décoration du bâtiment vienne nous confirmer, plus encore qu’à Noël, qu’on habite que sur la lancée d’un arc-en-ciel au risque de ne rien habiter du tout.

Un choix qui n’incombe toutefois pas à ceux et celles qui n’ont pas de fenêtres, comme au campement des itinérants et des délogés de la rue Notre-Dame à Montréal cet été, où il n’y avait pas d’arc-en-ciel. Quand il n’y a pas de fenêtres, le bâti qui souffre de ne pouvoir esquisser l’intérieur de son Ça qui ne va peut-être plus bien, nous rappelle brutalement que le vital côtoie toujours de trop près le fonctionnalisme, jusqu’à s’en faire son luxe.

Le bâti, en étant l’agent d’une médiation entre l’organique et l’organisé, entre le vivant et le dedans, rappelle que l’indicible se cisèle sur la crête du réel et de son schéma, et que ce dernier s’arrête sur le seuil de l’humanité en lui évoquant les possibilités esthétiques de toute structure rendue étrangère, ne serait-ce qu’un instant salvateur, à sa fonction première ; le bâtiment comme instrument, grand orgue des jours qui passent et d’une solitude qu’il rend facile à partager.


La version originale de ce texte a été publiée sur Hors champ le 19.10.2020

Cet événement est présenté dans le cadre de la série CRITIQUES de VISIONS.

VISIONS est une série de projections mensuelles consacrée au cinéma documentaire expérimental et aux artistes dédié.es à l’image en mouvement. Sous la direction de Benjamin R. Taylor, depuis 2014, à Montréal, VISIONS présente ces oeuvres dans plusieurs lieux et en collaboration avec des festivals locaux tels que la Cinémathèque québécoise, la lumière collective, être, Ex-Centris, RIDM, FNC, POP Montréal et Cinéma moderne. Les artistes sont toujours présent.es aux séances. Nous facilitons le voyage des artistes au Canada en organisant des projections, des ateliers et des tournées. Les films sont présentés dans leur format d’origine. VISIONS participe également à plusieurs festivals internationaux, visite d’expositions et facilite la rencontre entre les créateurs et le public.

Le programme en ligne CRITIQUES est une conséquence des activités de programmation reportées de VISIONS. En partant d’une sélection d’œuvres initialement programmées pour la saison 2020, il s’agit de les mettre en dialogue avec un écrivain local à qui l’on demande de réfléchir, réfracter, retracer et réinterpréter l’œuvre en question. Les textes rassemblés sont tout d’abord publiés dans une édition spéciale de Hors champ. Ensuite, à chaque semaine, une œuvre sélectionnée sera diffusée sur la nouvelle plateforme de projection virtuelle-à-l’épreuve-de-la-pandémie du microcinéma local la lumière collective, jumelée avec le texte.

Chaque itération propose à un écrivain invité de dialoguer avec les images à sa manière, dans le but de renouveler les idées, de proposer des conversations, d’établir de nouveaux discours. À une époque où la diffusion en ligne est abondante et sans fin, CRITIQUES vous propose de quoi lire et réfléchir. Quelque chose que vous pourrez garder avec vous jusqu’à notre prochaine rencontre.

Pour suivre le projet, inscrivez-vous à notre liste de diffusion.

La série CRITIQUES est présentée avec le soutien du Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts et lettres du Québec et le Conseil des arts de Montréal.

Mathieu Li-Goyette
When It’s going badly: Building by Anouk de Clercq

It’s going to be okay It’s going to be okay It’s going to be okay It’s going to be okay

Imagery has here given rise to an Orwellian mantra that has become the center of the world in the wake of the world coming to a standstill. A new seven-color heavenly body to brighten windows, storefronts and windshields. Transparency has restored its hidden barriers: nobody move, but it’s going to be okay, or, at least, this window will be okay if it goes nowhere.

Quickly, perhaps too quickly, we feigned immobility to better start moving again, on the back of It’s going to be ok, trotting along, slipping down the commodified surfaces of hydro-alcoholism. Disinfection made pleasant is compelled to the wandering, to the relentless seriousness of the two bits of parentalizing that guarantees future well-being.

A powerful infrastructure of emotional presentism sets up its psychic beams while the material framework impassively observes that the omnipresent architecture has not ceased to be motionless, this base indifferent to panic, letting itself be embellished with North American egotism, only to later explode despite the collective anger in Beirut. What theory of ruin would the buildings imagine in their tacit indifference to human beings? In the meantime, no one asked the windows if they were happy to be broken in the name of George Floyd and others. Their answer is all over the walls: all the windows in the world are happy to be broken if it is to save Life, their transparency is only beautiful because they reflect. Even the buildings dream of defunding the police and reinvesting in the socius.

Thus, the building has perhaps never reasserted its immobility as much as during the last year, reminding us that its fixedness is only the contact surface between a calculation plane folded in concrete and our convoluted contacts of voluntary isolation and advertised exits.

The built environment is perhaps the last inalienable aesthetic figure that is still mired in Surrealists’ hopes for pure art. For the built environment is constantly being cleansed – without alcohol, it should be noted – and displayed in its innate stabilizing and structuring purpose. There it stands, unyielding to the biological dangers that are currently undermining normalcy. It watches the light and the seasons glide over it like a projector beaming over all its surfaces.

The inflection of the structure creates its frame, its bulky shape that is spatialized based on its outline. New York’s Twin Towers, standing as one straight line, the creepage distance needed to sustain the screen-world, a starlight that revolves around it, a cinema that is set up without a camera because it is now as important to be able to see in calculated light as in natural light. It is just as important to visit buildings in real life as it is to visit their models to see the life of their Idea, their unconscious, perhaps to better understand their immortality.

Black and white’s bipolarity drives out the gray in a digital art with a mechanistic purpose. It does so by a shift of light in the architectonic that beats its rhythm, by an execution that unites intentionality with calculation. The structure has always been ready for the end of History, has always known that it could continue to make beauty revolve around it, that we would not get tired of angles as we would of images.

As much as the building summons the mystery of what it conceals, it makes do with the riddles of its exterior. It maintains the asymmetry between the accommodation and the occupant, which results in it having to shoulder much more than is usually called for.

This is why it does so well when simulating a numerical repetition, stripped of all nature, left to the binary interpenetration of light and darkness, as it is a revealer of the gravitational curves that surround it. The structure undergoes the organist wishes of its surroundings at the same time as it powerfully incarnates the absolute passivity that Žižek said to be the suppressed fantasy of our awareness of self-centered subjects. What surrounds the structure, what wears it down, becomes its enjoyment, beaconing small deserts in the vast desert of the real.

Small deserts that a It’s going to be okay mixes up into a patch of sand in a park, as arts and crafts becomes institutionalized in stickers and car decals, as the building’s decoration confirms, even more so than at Christmas, that we are living on a rainbow’s trail at the risk of not living anything at all.

A choice that is not, however, up to those who do not have windows, as at the homeless and displaced persons shelter on Notre-Dame Street in Montreal this summer, where there was no rainbow. When there are no windows, the building that suffers from not being able to sketch the inside of its It’s that may no longer be okay, brutally reminds us that the living always rubs shoulders too closely with functionalism, until it turns it into its luxury.

The structure, by being the agent of a mediation between the organic and the organized, between the living and the inside, reminds us that the unspeakable is chiseled on the crest of the real and its outline. That the latter stops on the threshold of humanity by reminding it of the aesthetic possibilities of any structure made foreign, even if only for a redeeming moment, to its primary purpose: the building as an instrument, the great organ of the days that pass and of a loneliness that it makes easy to communicate.

Translated from the original French by Olga Montes and published by Offscreen on 16.12.2020


The original version of this text was published by Hors champ  on 19.10.2020

VISIONS is a series of monthly screenings devoted to experimental documentary cinema and artists specializing in moving images. Curated by Benjamin R. Taylor in Montreal since 2014, VISIONS presents these films in various venues and in collaboration with local festivals such as the Cinémathèque québécoise, la lumière collective, être, Ex-Centris, RIDM, FNC, POP Montreal and Cinéma moderne. Filmmakers always attend screenings and we help them travel to/within Canada by organizing screenings, workshops and tours. Films are always presented in their original format. VISIONS also takes part in several international festivals and exhibitions and helps bring creators and the public together.

The online program CRITIQUES is a consequence of VISIONS’ postponed programming activities. Starting from a selection of works initially programmed for the 2020 season, the idea is to bring them into direct conversation with a local writer who is asked to reflect, refract, retrace and reinterpret the work in question. The collected texts are first published in a special edition of Hors champ. Then, each week, a selected work is shown on the new virtual-pandemic-proof screening platform of the local microcinema la lumière collective, together with the text.

Each iteration invites a guest writer to establish a dialogue with the images in his or her own way, with the aim of renewing ideas, provoking conversations, establishing new discourses. At a time when online broadcasting is abundant and boundless, CRITIQUES offers something to read and think about. Something to take with you until we meet again.

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The CRITIQUES series is presented with the support of the Canada Council for the Arts, the Conseil des arts et lettres du Québec and the Conseil des arts de Montréal.