Eva Marie Rodbro

– We Chose the Milky Way –

25.11.2020 – 31.12.2020

HD | 2015 | 26 min

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LE MICROCINÉMA AU TEMPS DE LA COVID-19

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Présenté par
en collaboration avec
Alice Michaud-Lapointe
Paillettes cosmiques : WE CHOSE THE MILKY WAY DE EVA MARIE RØDBRO

Dans une banlieue de Copenhague, de jeunes adolescentes de seize-dix-sept ans se mettent des faux cils, des faux ongles aux couleurs crème, des extensions capillaires. Elles vapotent sur des divans, prennent des selfies nonchalamment, caressent des lapins blancs, se déplacent en limousine pour se rendre à des fêtes puis s’endorment au son de musique trance ou grâce à des tranquillisants. Elles s’enorgueillissent de leur bling, discutent très sérieusement de leurs injections de mélanine (« 2 ml ou 1 ml seulement », recommande l’une, une autre précisant que « with a solarium, you reach a point where you can’t get any darker »). Cet univers de strass, de silicone et d’écrans luminescents, d’aucuns pourraient aisément le juger et lui accoler des adjectifs péjoratifs. On pourrait dire de ces filles qu’elles reconduisent des modèles de superficialité, de vulgarité, d’obscénité : ce serait chose attendue. Or Eva Marie Rødbro propose un autre regard dans We Chose the Milky Way (2015), la cinéaste s’intéressant plutôt à la vérité de l’expérience de ces jeunes filles de la génération Z ainsi qu’à leur discours et aux spécificités de leur mode de vie. Si Rødbro filme les adolescentes danoises avec un angle d’approche anthropologique assumé, ce sont surtout les parallèles qu’elle établit avec l’astronomie et la métaphysique qui donnent à ce sujet sa dimension inusitée et une fraîcheur singulière. Qui sont ces filles ? Quels sont les codes, les rituels, les conventions de ce monde dans lequel elles ont choisi de s’épanouir ? Comment observer le microcosme très précis de cette youth culture si on s’éloigne soudain des réalités et des présences terrestres, qu’on se laisse dériver doucement, lointainement, peut-être même vers la Voie lactée ?

En cadrant son sujet entre les frontières de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, Eva Marie Rødbro parvient à renouveler un sujet vu et revu (celui de la vacuité et de la superficialité chez les jeunes filles) et à questionner les contours de cette notion de vide. Qu’est-ce que le vide ? La trivialité ? Le sens de la famille choisie ? Le glamour ? Est-ce que ces conceptions conservent même un sens lorsqu’on déplace l’horizon de leur interprétation et qu’on les ramène à ce qu’elles sont : des abstractions, des perceptions humaines ? We Chose the Milky Way pose ces questions de manière détournée et le titre du film, il faut le dire, est un parti pris amusant en soi. Si ces adolescentes sont des filles-de-la-galaxie, des êtres nées de la Voie lactée, qu’est-ce que la Terre pourrait bien leur apporter si ce n’est de les renvoyer à une forme de rêve cotonneux un peu cosmique ? Rødbro développe cette idée à travers une mise en scène documentaire qui puise dans l’hybridité générique, We Chose the Milky Way étant difficile à classer à un niveau formel. Sommes-nous face à un documentaire inspiré de l’esthétique du found footage, à une docufiction, à une allégorie anthropologique… tout ceci à la fois ? Rødbro mêle en effet habilement des types d’effets visuels associés à différentes traditions : passages en night vision et basse résolution pour l’esthétique found footage, ralentis de mains dansantes sur fond de musique trance rappelant le clip musical et/ou l’univers des raves, plans fixes de la pleine lune et lumière rose prédominante qui accentuent l’ambiance « spatiale » et le côté pop du film. Cet aspect composite laisse à la spectatrice le soin de choisir à quelle réalité (ou récit de science-fiction) elle souhaite croire en regardant ces images. La finesse du travail de Rødbro se découvre d’ailleurs dans sa manière de filmer des décors très communs dont elle met en relief la bizarrerie inhérente. L’intérieur claustrophobe et aveuglant des cabines de bronzage prend ici des allures de petit vaisseau spatial. Les lumières lointaines des immeubles de Copenhague, aperçues de la banlieue, deviennent une constellation poétique et la bande de filles, filmées dans une forêt en night vision, le teint verdâtre, les yeux vitreux, semblent débarquer d’une « planète » encore inconnue.

Cette planète est ici une demeure, un lieu revendiqué, et Eva Marie Rødbro prend le temps de le filmer comme tel, afin de donner au langage de ces jeunes filles et à leur sororité difficilement accessible un espace et un temps pour se déployer. La visée anthropologique qui sous-tend le propos du film devient cependant un peu trop appuyée, porteuse même d’un certain malaise, lorsque viennent se superposer en son off des percussions africaines (djembés, dununs, petits tambours ?) sur les images des filles qui se maquillent. Cette séquence ne dure qu’une minute, mais le décalage devient subitement pesant, la métaphore sur-soulignée.

Rødbro, qui a filmé des adolescentes dans plusieurs de ses projets – pensons notamment au court I Touched Her Legs (2010) et à la mini-série documentaire Prinsesser fra Blokken (2016), qui se situe dans la mouvance thématique de We Chose the Milky Way –, accorde toutefois une importance marquée à la question du rythme et celui-ci opère dans son film par la voie de l’adéquation plutôt que par celle du contraste, ce qui lui réussit mieux que pour les sons de percussions. Le montage souvent elliptique et non chronologique de We Chose the Milky Way embrasse le rythme de vie effréné des adolescentes, qui sautent du coq à l’âne dans leurs conversations, dévorent leur McDo en quelques minutes puis le jettent, prennent un selfie, l’oublient, recommencent, passent à autre chose. Les actions (maquillage, danses, jeux) de leurs soirées semblent réglées, logiques à l’intérieur de leur monde et pourtant, elles apparaissent comme une suite d’élans infinie, un cycle inquiétant, car imperturbable. Le montage nous fait croire que les festivités s’étirent (sommes-nous hier ? demain ? est-ce le jour ? la nuit ?), qu’elles se prolongent, jusqu’à ce qu’il y ait finalement soupirs et silence dans un taxi. Ce moment où les adolescentes ne parlent plus, où les couleurs fluo et les textures duveteuses s’estompent dans la nuit, comporte sa part d’intrigue. Où vont ces filles une fois que la fête est finie ? Eva Marie Rødbro, avec We Chose the Milky Way, explore leur échappée du réel qui, sans être une élévation céleste, ouvre vers un ailleurs où la rêverie et l’artifice cohabitent dans un léger flottement.


La version originale de ce texte a été publiée sur Hors champ le 19.10.2020

Cet événement est présenté dans le cadre de la série CRITIQUES de VISIONS.

VISIONS est une série de projections mensuelles consacrée au cinéma documentaire expérimental et aux artistes dédié.es à l’image en mouvement. Sous la direction de Benjamin R. Taylor, depuis 2014, à Montréal, VISIONS présente ces oeuvres dans plusieurs lieux et en collaboration avec des festivals locaux tels que la Cinémathèque québécoise, la lumière collective, être, Ex-Centris, RIDM, FNC, POP Montréal et Cinéma moderne. Les artistes sont toujours présent.es aux séances. Nous facilitons le voyage des artistes au Canada en organisant des projections, des ateliers et des tournées. Les films sont présentés dans leur format d’origine. VISIONS participe également à plusieurs festivals internationaux, visite d’expositions et facilite la rencontre entre les créateurs et le public.

Le programme en ligne CRITIQUES est une conséquence des activités de programmation reportées de VISIONS. En partant d’une sélection d’œuvres initialement programmées pour la saison 2020, il s’agit de les mettre en dialogue avec un écrivain local à qui l’on demande de réfléchir, réfracter, retracer et réinterpréter l’œuvre en question. Les textes rassemblés sont tout d’abord publiés dans une édition spéciale de Hors champ. Ensuite, à chaque semaine, une œuvre sélectionnée sera diffusée sur la nouvelle plateforme de projection virtuelle-à-l’épreuve-de-la-pandémie du microcinéma local la lumière collective, jumelée avec le texte.

Chaque itération propose à un écrivain invité de dialoguer avec les images à sa manière, dans le but de renouveler les idées, de proposer des conversations, d’établir de nouveaux discours. À une époque où la diffusion en ligne est abondante et sans fin, CRITIQUES vous propose de quoi lire et réfléchir. Quelque chose que vous pourrez garder avec vous jusqu’à notre prochaine rencontre.

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La série CRITIQUES est présentée avec le soutien du Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts et lettres du Québec et le Conseil des arts de Montréal.

Alice Michaud-Lapointe
Cosmic Glitter: We Chose the Milky Way

In a Copenhagen suburb, sixteen-seventeen year old teenage girls don false eyelashes, cream-colored fake nails and hair extensions. They vape while sprawled on sofas, casually take selfies, pet white bunny rabbits, ride limousines to parties, then fall asleep to trance music or tranquilizers. They take pride in their bling, discuss their melanin injections very seriously (“only 2 ml or 1 ml,” one recommends, while another states that “with a solarium, you reach a point where you can’t get any darker”). This world of rhinestones, silicone and bright screens could easily be judged by some and given derogatory epithets. These girls could be said to perpetuate superficiality, vulgarity and obscenity; such a statement would not be surprising. However, Eva Marie Rødbro offers another perspective in We Chose the Milky Way (2015). The filmmaker instead focuses on the truth behind these young Generation Z girls’ experience as well as their views and the specifics of their lifestyle. While Rødbro films the Danish teenage girls with an assumed anthropological approach, what gives this subject its unusual dimension and unique freshness are the parallels she draws with astronomy and metaphysics. Who are these girls? What rules, rituals, conventions make up the world in which they have chosen to flourish? If we suddenly drift away from earthly realities and experiences, if we allow ourselves to drift gently, far away, perhaps even towards the Milky Way, how can we examine the very specific microcosm of this youth culture?

By framing her subject within the confines of the infinitely small and the infinitely vast, Eva Marie Rødbro succeeds in bringing new life to a tired topic (how vacuous and superficial young girls can be) and in questioning the outlines of this concept of vacuity. What is vacuousness? Triviality? The meaning of the chosen family? Glamour? Do these concepts hold any meaning when their scope of interpretation is shifted and brought back to what they in fact are: abstractions, human perceptions? We Chose the Milky Way asks these questions indirectly, and the title of the film, it must be pointed out, is an amusing bias in itself. If these teenage girls are daughters of the galaxy, beings born of the Milky Way, what could the Earth possibly offer them if not to send them back to a kind of cosmic fluffy dream? Rødbro expands on this idea through a documentary staging that draws on generic hybridity. We Chose the Milky Way is therefore difficult to classify on a formal level. Is this a documentary inspired by the aesthetics of found footage, a docufiction, an anthropological allegory… a mix of all these? Rødbro skillfully combines different types of visual effects with a variety of traditions: night vision and low-resolution shots for found footage aesthetics, hands dancing in slow motion to trance music suggesting music videos and/or raves, fixed shots of the full moon and predominantly pink light to highlight both the “outer space” atmosphere and the pop aspects of the film. This composite design leaves it up to viewers to decide which reality (or science fiction chronicle) they prefer to believe in when watching the film. Rødbro’s refined skills are evident in her way of highlighting the inherent peculiarity of the very common sets she films. The claustrophobic and blinding interior of the tanning booths are made to look like small spaceships. The distant lights from Copenhagen’s buildings, as seen from the suburbs, become a poetic constellation and her use of night vision to film the group of girls in a forest–giving them a greenish complexion and glassy eyes–makes them seem to have emerged from an undiscovered “planet”.

Here, this planet is a home, a claimed territory, and Eva Marie Rødbro takes the time to film it as such. In doing so, she gives the language of these young girls and their arcane sisterhood a space and the time to unfurl. However, the anthropological perspective underlying the film’s subject matter takes on too much emphasis, and even brings with it a certain uneasiness, when African percussion sounds (djembes, dununs, small drums?) are added to the scenes of the girls putting on make-up. This sequence lasts only one minute, but the offset suddenly feels heavy, the metaphor over-emphasized.

Although teenage girls have often been the subject of her other film projects–for example, the short I Touched Her Legs (2010) and the mini-documentary series Prinsesser fra Blokken (2016), whose theme is similar to We Chose the Milky Way –Rødbro here attaches much importance to rhythm. When used to create harmony rather than contrast, the rhythm is very effective (as opposed to the scene that uses percussions). The often elliptical and non-chronological editing of We Chose the Milky Way embraces the fast-paced lives of the teenage girls, who jump from one topic to the next, scarf down McDonald’s and toss it out, take a selfie, forget about it, take another, and move on to something else. The activities that form part of their evenings (make-up, dances, games) seem perfectly thought out and logical within their world, and yet appear as a series of infinite impulses, a disturbing cycle because it is imperturbable. The montage suggests that the partying is endless (Is it yesterday? Tomorrow? Daytime? Night?), that they go on and on until at last there are sighs and silence in a taxicab. The moment when the teenage girls no longer speak, when the fluorescent colours and fuzzy textures fade into the night, is somewhat intriguing. Where do these girls go once the party is over? With We Chose the Milky Way, Eva Marie Rødbro explores their escape from reality which, although not a celestial ascension, opens up to an elsewhere where daydreaming and artifice coexist with the slightest hesitation.

Translated from the original French by Olga Montes and published by Offscreen on 16.12.2020


The original version of this text was published by Hors champ  on 19.10.2020

VISIONS is a series of monthly screenings devoted to experimental documentary cinema and artists specializing in moving images. Curated by Benjamin R. Taylor in Montreal since 2014, VISIONS presents these films in various venues and in collaboration with local festivals such as the Cinémathèque québécoise, la lumière collective, être, Ex-Centris, RIDM, FNC, POP Montreal and Cinéma moderne. Filmmakers always attend screenings and we help them travel to/within Canada by organizing screenings, workshops and tours. Films are always presented in their original format. VISIONS also takes part in several international festivals and exhibitions and helps bring creators and the public together.

The online program CRITIQUES is a consequence of VISIONS’ postponed programming activities. Starting from a selection of works initially programmed for the 2020 season, the idea is to bring them into direct conversation with a local writer who is asked to reflect, refract, retrace and reinterpret the work in question. The collected texts are first published in a special edition of Hors champ. Then, each week, a selected work is shown on the new virtual-pandemic-proof screening platform of the local microcinema la lumière collective, together with the text.

Each iteration invites a guest writer to establish a dialogue with the images in his or her own way, with the aim of renewing ideas, provoking conversations, establishing new discourses. At a time when online broadcasting is abundant and boundless, CRITIQUES offers something to read and think about. Something to take with you until we meet again.

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The CRITIQUES series is presented with the support of the Canada Council for the Arts, the Conseil des arts et lettres du Québec and the Conseil des arts de Montréal.