Karel Doing

– Wilderness Series –

04.11.2020 – 31.12.2020

HD | 2016 | 14 min

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LE MICROCINÉMA AU TEMPS DE LA COVID-19

Cet événement est présenté en ligne en raison des restrictions imposées relatives aux déplacements et aux rassemblements publics.
Pour une durée limitée, la lumière collective présente à chaque semaine le film d’un artiste accompagné d’un texte de commande.

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Présenté par

la lumière collective

en collaboration avec
Charlotte Brady-Savignac
Quand la nature fait le cinéma: Puissance et beauté du phénomène dans Wilderness Series de Karel Doing

Le vent souffle. Le tonnerre gronde. L’eau coule. La terre tremble.
Tremble, la terre. Coule, l’eau. Gronde, le tonnerre. Souffle, le vent.

Wilderness Series. Wilderness Series ou séries de la nature à l’état sauvage, de la traversée du désert, de l’écosystème libre et foisonnant.

J’explore l’inhabituel, l’inconnu. Je parcours l’inexploré, l’inhabité. J’en traverse les territoires granuleux, pigmentés et fissurés. Est-ce le monde naturel qui m’entoure, que j’explore ? Il me semble que j’en perçois les formes, les textures et les rythmes. C’est bien elle, la nature, quelque part, abstraite par la pluie et sublimée par le soleil.

Le vent souffle. Le tonnerre gronde. L’eau coule. La terre tremble.
Tremble, la terre. Coule, l’eau. Gronde, le tonnerre. Souffle, le vent.

Je la connais. Je la reconnais. Non, pas tout à fait : j’explore avec elle, par elle. Je me frotte à elle. Elle me transporte. Je me colle à elle. Elle me transperce, entre les deux oreilles et au fond du regard.

Je suis le sang, la sève, la cellule, la veine, la tige… Ou un territoire incendié à vol d’oiseau ? Non, c’est un volcan en éruption. #1 blood. Comme le rouge écarlate — sur rouge — d’un Rothko sans titre. C’est très pictural et musical à la fois ; des tableaux rythmés par une respiration haletante et des mouvements aqueux (les miens ?). Je respire dans un tuba. La nature elle-même pigmente les tableaux en mouvement. Mais ce n’est pas de la peinture ni de la musique. C’est du cinéma. Du cinéma qui ouvre ses horizons. Du cinéma qui s’élargit.

Je suis le cerveau, le neurone, la mousse minérale, le trajet nerveux, le remous des vagues. Je prends l’apparence d’une imagerie médicale. J’incarne peut-être une plante marine ? #2 brain. On dirait du Jean Painlevé. Les connexions sont rapides ; ça défile. Toujours pareil, mais différent. C’est de l’action painting ou l’épiphanie du nitrate en jaune, blanc et rose. J’entends l’électronique d’un disque dur. Non, l’extraterrestre : c’est Mars qui Attack ? L’information est acheminée à la vitesse de l’éclair. Est-ce le tonnerre que j’entends gronder ? Ça frétille ; ça griche. La pluie frappe le pare-brise. Le maïs soufflé éclate. Non, ça pétarade tels des coups de feu. Puis, des sons aigus, tenus et lointains ; on dirait des missiles. Je vois le squelette d’une cage thoracique. J’entends les freins hydrauliques d’un train en bordure d’un quai. La toile, c’est celle d’une tempête de neige — en couleurs. C’est tout ça, mon cerveau ? Ou est-ce le cerveau du monde ? L’effet des cerveaux sur le monde, peut-être…

Je suis l’œil, l’organe, le regard, l’animal. # 3 eye. Dans les herbes hautes, dans le sous-bois, je suis observée. Ou j’observe ? Je croise des regards. Des yeux félins : oui, je suis épiée. C’est mystérieux, grave, sombre. Ce n’est pas au focus. Le tonnerre gronde, encore. Au diapason doublé du gong, tout le monde se tait. Et le frottement d’une lame sur la peau, d’un couteau qu’on affute. Ça glace le sang ; vrombissement oppressant. Est-ce un insecte en macro ou des gouttes d’eau sur la vitre ? J’entends et vois le microscopique. Les traits esquissés d’une arcade sourcilière, d’un visage de profil, d’un nez. Je disparais dans la noirceur.

Je suis la peau, la fourrure, l’écorce, la chevelure, le grain de sable. #4 skin. Le tableau vivant, audio-visionné, est encore une fois tout autre, en bleu et blanc. On ne peut plus net. C’est la mer, déchaînée et tumultueuse. Non, c’est la planète Terre en vue aérienne. Ça clignote — bleu, gris, bleu, gris. C’est la foudre, imprévisible, encore et toujours, jumelée à de la peau, de toutes les couleurs. On dirait du cyanotype : bleu, gris ; le négatif, le positif. Et, quelque part, les Nymphéas de l’Orangerie ou une série aquatique, signée Monet. Se dessine le fossile d’un végétal, d’un minéral. C’est le déluge ou le bruissement marqué des herbes. Puis, le remous des vagues ; l’eau qui s’échoue sur la berge ; le frottement du sable sous mes sandales. La paix. La tranquillité. C’est si fort et si doux à la fois. Et là, on dirait les nuages, vus d’en haut. La brise et le bruissement des feuilles d’arbre s’y joignent, à nouveau… Continent ou amas de sable ? Microscopique ou macroscopique ? C’est tout ça à la fois. C’est tout ce que je peux imaginer.

Je suis le monde, la planète Terre, une tête, la foule, la synthèse des éléments, le National Park Services. #5 world. Dans cette exploration du corps humain, naturel et animal, je touche à la palette de couleurs du monde. Produite par elle. Produite par la nature. C’est trop FORT. Je baisse le volume de mes écouteurs. C’est foisonnant, grinçant. Je décèle, dans ce brouhaha, des cris et des sifflements, des voix superposées. Est-ce une foule — de toutes petites têtes vues d’en haut — ou encore un amas de cellules ? Non, j’y perçois la synthèse des éléments composant la nature. J’entends le feu qui crépite, l’eau qui coule, le vent qui souffle, la terre qui tremble.

C’est la beauté du cinéma. Avec lui, je peux devenir ce que je veux. Quand je veux. Où je veux. Que ce soit Elizabeth Bennet, un éléphant ou une branche d’arbre. Au fond, il n’y a pas tant de différence entre elle et moi. Entre cette nature, je veux dire, et mon corps. Entre les rainures de ses feuilles et mes veines. Entre ses sols crevassés et ma peau…

Karel Doing, l’écologiste, l’éclectique et l’original, le chercheur, l’artiste et le cinéaste, me donne la possibilité de devenir ce que je veux. Il me permet de voler, de ramper et de plonger. Il me laisse m’évader. Me permet d’oublier, de me rappeler, de connaître, autrement. Il m’efforce à m’arrêter. Me donne la permission de rêver. L’étrangeté de son travail me fait du bien, en ces temps incertains. Il étudie les processus (phyto)graphiques et en tire une méthode qu’il utilise pour la création de projets photographiques, cinématographiques et installatifs. Dans Wilderness Series (2016), Doing fait ressortir, par cette méthode presque structurelle/matérialiste, les qualités picturales et rythmiques du cinéma analogique. Et le tout per-formé par la nature — le sable, la boue, le sel — qui incarne son propre rôle. Écologie et cinéma se rencontrent où les propriétés phytochimiques des plantes sont croisées à des émulsions photochimiques. Le résultat — de ce travail sur pellicule qu’il appelle des « organigrammes » d’après le photogramme, numérisés en 6K puis rythmés, inversés, rognés et superposés au montage — en est hallucinant, magique, magnifique et terrifiant à la fois. Tout comme l’immensité de la nature, elle, me dépassera toujours.

Muybridge ou Marey contemporain, Doing me permet de comprendre le monde en me collant à lui. Il m’incite à me comprendre en me collant au monde. Redéfinissant le réel et la matière. Mon corps vibre au son des vagues. Mes oreilles grincent aux bruissements des feuilles d’arbre. Mes yeux voyagent au rythme des formes et des couleurs. Il me rappelle ainsi la beauté, la fragilité et l’imprévisibilité de la nature qui nous entoure. Et de laquelle il faut prendre soin, plus que jamais.

« In wilderness we have a chance to meet wilderness and wild, free nature. We also have a chance to encounter our own deeper natural Self » [1]. C’est exactement ça : comme un Walden audio-visionné ou une polyphonie naturelle. Et c’est ce qui fait la beauté de ce film, en dehors de la plasticité audio-visuelle de ses tableaux vivants, rythmés, à couper le souffle. L’équipe, c’est Karel (Doing) à l’image, Andrea (Szigetvári) au son, le National Park pour pigments et modèle, du celluloïd 35 mm noir & blanc périmé comme canevas, et quelques (procédés) (phyto)chimi(qu)es.

Bonne envolée !


La version originale de ce texte a été publiée sur Hors champ le 19.10.2020

Cet événement est présenté dans le cadre de la série ÉMERGENCE.

ÉMERGENCE est la version en ligne adaptée des activités concrètes prévues par la lumière collective. L’amour en ligne à l’époque de COVID.

Au lieu de tout simplement décharger les films et vidéos proposés en ligne, la lumière collective a sélectionné une œuvre par artiste et a demandé à ce qu’un écrivain local s’implique avec cette œuvre.

ÉMERGENCE est une nouvelle combinaison, une connexion locale, un engagement pour contrer la séparation.

Nous sommes impatients de vous voir de l’autre côté.

EMERGENCE est présenté avec le support du Conseil des arts du Canada.

[1] Drengson, Alan R. 1986. « INTRODUCTION TO THE WILDERNESS SERIES : Some Ecophilosophical Reflections ». The Trumpeter, vol. 3, no 1 (hiver), p. 1.

Charlotte Brady-Savignac
When Nature Makes Cinema: The Power and Beauty of Phenomena in Wilderness series by Karel Doing

The wind blows. Thunder rumbles. Water flows. The earth trembles.
Trembles, the earth. Flows, the water. Rumbles, the thunder. Blows, the wind.

Wilderness Series. Wilderness Series or series featuring unspoiled nature, the crossing of the desert, the open and lush ecosystem.

I explore the unusual, the unknown. I explore the unexplored, the uninhabited. I cross grainy, pigmented and cracked lands. Am I exploring the natural world that surrounds me? I seem to perceive its forms, textures and rhythms. Indeed, it is Nature, somewhere, rendered abstract by the rain and sublime by the sun.

The wind blows. Thunder rumbles. Water flows. The earth trembles. Trembles, the earth. Flows, the water. Rumbles, the thunder. Blows, the wind.

I know her. I recognize her. No, not quite: I explore with her, through her. I brush up against her. She transports me. I cling to her. She pierces me, between both ears and in the depths of my eyes.

I am the blood, the sap, the cell, the vein, the stem… Or a land burned as the crow flies? No, I’m an erupting volcano. #1 blood. Like the scarlet red – on red – in an untitled Rothko. Quite pictorial and musical at the same time – paintings punctuated by panting breath and fluid movements (mine?). I blow into a tuba. Nature itself colours the moving paintings. But this is not painting or music. It is cinema. Cinema that broadens its horizon. Cinema that seeks to expand.

I am the brain, the neuron, the mineral foam, the nervous system, the swirl of the waves. I take on the appearance of a medical imaging. Perhaps I embody a marine plant? #2 brain. It looks like a Jean Painlevé. The connections are fast; scrolling. Always the same, but different. It’s action painting or the epiphany of yellow, white and pink nitrate. I hear the electronic hum of a hard disk. No, the extraterrestrial: Mars Attack? Information is sent at lightning speed. Is that thunder I hear rumbling? It quivers; it sizzles. Rain hits the windshield. Popcorn bursts. No, it backfires like gunshots. Then, high-pitched sounds, steady and distant, like shrieks from missiles. I see the skeleton of a rib cage. I hear the hydraulic brakes of a train on the edge of a platform. The canvas is a snowstorm – in colour. Is all this my brain? Or is it the brain of the world? The effect of brains on the world, perhaps?

I am the eye, the organ, the gaze, the animal. # 3 eye. In the tall grass, in the undergrowth, I am observed. Or am I observing? I catch glances. Cat eyes: yes, I am being spied upon. It is mysterious, serious, dark. Out of focus. The thunder rumbles, again. At the tuning fork coupled with the gong, everyone is silent. And the scraping of a blade on skin, of a knife being sharpened. A deafening whirr turns the blood cold. Is it a macro shot of an insect or drops of water on a window? I hear and see the microscopic. The sketched features of the arch of an eyebrow, a face in profile, a nose. I disappear into the darkness.

I am the skin, the fur, the bark, the hair, the grain of sand. #4 skin. The living, audio-visioned painting is once again quite different, in blue and white. It could not be clearer. It is the sea, raging and tumultuous. No, it is planet Earth in aerial view. It’s flashing – blue, gray, blue, gray. It’s lightning, unpredictable, again and forever, combined with skin of all colours. It looks like cyanotype: blue, gray; negative, positive. And, somewhere, Water Lilies of the Musée de l’Orangerie or an aquatic series, signed Monet. The fossil of a plant or a mineral is outlined. The torrent or the sharp rustle of the grass. Then, the swirl of the waves; the water that washes up on the bank; the rubbing of sand under my sandals. The peace. Tranquility. So strong and so soft at the same time. And there, it looks like clouds, as seen from above. The breeze and the rustle of the tree leaves join in, again… Continent or heap of sand? Microscopic or macroscopic? It’s all of these things at once. It’s everything that I can imagine.

I am the world, planet Earth, a head, the crowd, the sum of the elements, National Park Services. #5 world. In this exploration of the human, natural and animal body, I draw upon the world’s colour palette. As produced by it. Produced by nature. It’s so LOUD. I turn down the volume of my headphones. It’s so noisy, grating. In this hubbub, I detect screams and whistles, overlapping voices. Is it a crowd – tiny little heads seen from above – or a cluster of cells? No, I perceive the sum of the elements that make up Nature. I hear fire crackling, water flowing, wind blowing, the earth trembling.

That’s the beauty of cinema. I can become what I want. When I want. Wherever I want. Whether it’s Elizabeth Bennet, an elephant or a tree branch. Deep down, there’s not much difference between her and me. Between this nature, I mean, and my body. Between the grooves in her leaves and my veins. Between her cracked floors and my skin…

Ecologist, eclectic and unconventional, researcher, artist and filmmaker Karel Doing empowers me to become what I want to be. He makes it possible for me to fly, crawl and dive. He lets me escape. Allows me to forget, to remember, to know – differently. He makes me strive to stop. Gives me license to dream. The strangeness of his work makes me feel good in these uncertain times. He studies (phyto)graphic processes and draws from them a technique which he uses to create photographic, cinematographic and installation projects. In Wilderness Series (2016), Doing uses this almost structural/materialistic technique to highlight the pictorial and rhythmic qualities of analog cinema. And the whole is per-formed by Nature – sand, mud, salt – which plays itself. Ecology and cinema meet where the phytochemical properties of plants are crossed with photochemical emulsions. The result – of this work on film, which he refers to as “flow charts” from the photogram, digitized in 6K, then scaled, reversed, cropped and superimposed onto the montage – is mind-blowing, magical, magnificent and terrifying all at once. Like the enormity of nature, it will always be bigger than me.

As with Muybridge or contemporary Marey, Doing helps me understand the world by bonding me to it. He prompts me to understand myself by attaching me to the world. Redefining reality and matter. My body vibrates to the sound of the waves. My ears prickle to the rustle of the tree leaves. My eyes travel to the rhythm of the shapes and colours. Reminding me of the beauty, fragility and unpredictability of Nature that surrounds us. And of which we must care for, more than ever.

“In wilderness we have a chance to meet wilderness and wild, free nature. We also have a chance to encounter our own deeper natural Self.” 1 That’s exactly it: like an audio-visioned Walden or a natural polyphony. And that’s what makes this film so beautiful, apart from the audio-visual plasticity of its living, rhythmic, breathtaking tableaux. The team is Karel (Doing) on camera, Andrea (Szigetvári) on sound, the National Park for pigments and acting as the model, 35 mm black & white celluloid as canvas, and some (phyto)chemical (processes).

Have a good flight!

Translated from the original French by Olga Montes and published by Offscreen on 16.12.2020


The original version of this text was published by Hors champ  on 19.10.2020

By night, la lumière collective is a microcinema that projects films, videos and expanded cinema produced by local and international artists. By day, la lumière collective is an artists’ studio and residency space with multiple resources for working and experimenting with various moving image media. The collective is led by local artists and curators who believe in creating cinematic works and spaces on a human scale. We facilitate events to bring people together. We create links to help promote and revitalize cinema.

La lumière collective is rooted in the local, the physical, the here and now.

In this time of virtual connections and physical distancing, we have transformed our projection space into a virtual space, while maintaining local connections.

EMERGENCE is the adapted online version of the practical activities planned by la lumière collective. Online love in the time of COVID.

Instead of simply downloading the films and videos available online, la lumière collective has selected one work by each artist and asked that a local writer be involved with each work.

EMERGENCE is a new combination, a local connectedness, a commitment to counter separation.

We look forward to seeing you on the other side.

EMERGENCE is presented with the support of the Canada Council for the Arts.

[1] Drengson, Alan R. 1986. “INTRODUCTION TO THE WILDERNESS SERIES: Some Ecophilosophical Reflections”. The Trumpeter, vol. 3, no. 1 (Winter), p. 1.